Chez Balenciaga, Pierpaolo Piccioli signe cette saison un vestiaire masculin où le manteau devient manifeste. Pour la première fois, l’homme défile pleinement sur le podium de la Maison, dans des silhouettes construites autour de volumes protecteurs, dans un set presque cinématographique imaginé avec Sam Levinson, créateur de Euphoria.
En entrant dans l’espace, ancien flagship Adidas transformé en boîte noire, les invités découvrent des écrans diffusant des extraits inédits de la prochaine saison d’Euphoria. Une activation marketing assez habile, à peine un mois avant la sortie de la saison 3, même si la hype originelle du show date déjà d’il y a quelques années.

Clair-obscur contemporain
Pierpaolo Piccioli explique s’être inspiré du clair-obscur de la Renaissance, cette technique picturale qui accentue les contrastes entre ombre et lumière pour créer profondeur et intensité : une référence évidente au Caravage. Sur le podium, la traduction se fait contemporaine. Les silhouettes masculines et féminines apparaissent d’abord presque toutes en noir, dans une série de looks oscillant entre blousons cuir, cabans, manteaux oversize, leggings, jupes longues fendues ou tailleurs précis. Un power dressing calibré, très Balenciaga dans l’esprit.
Les noirs sont ardents, presque liquides sous les lumières du show. Puis la palette s’ouvre : fuchsia lumineux, pamplemousse brûlé à vermillon, corail, cyan profond, mais aussi des pardessus framboise qui captent la lumière et vibrent dans la pénombre.

Coup de coeur : le manteau en cuir brillant fuchsia, fermé par des fermoirs métalliques type brandebourg, le cuir capte la lumière et devient presque liquide dans l’obscurité du podium.
L’architecture du col
Le véritable fil conducteur de la collection reste le col. Portrait collars, cols montants ou cols enveloppants viennent encadrer le visage comme un cadre de tableau. Parfois allongés, parfois en forme d’entonnoir, ils deviennent presque une architecture textile, comme si la silhouette regardait vers l’horizon. Les volumes convoquent clairement l’héritage de Cristóbal Balenciaga :
- bombers en cuir aux dos cocon
- manteaux d’officier imposants
- cabans “pea coats” sculpturaux
Les pantalons se font plus amples, donnant aux silhouettes une allure nonchalante, presque à la Demna. Entre ombre et lumière, l’homme Balenciaga par PPP avance enveloppé dans ses manteaux, silhouette dramatique aux lignes pures : un personnage contemporain de clair-obscur.
Les objets du désir
Le City Bag fait évidemment partie de ce nouveau vestiaire. Toujours culte, le sac iconique de la maison réapparaît ici customisé de détails cloutés et de motifs néon, prouvant qu’il résiste encore à l’épreuve du temps. Impossible également de passer à côté du travail du cuir, véritable point fort de la collection. Pierpaolo Piccioli en maîtrise parfaitement la matière : manteaux, vestes ou trenchs se déclinent en noir profond, bordeaux ou mauve sombre, souvent dans des cuirs brillants qui captent la lumière du défilé.
Côté couleur, le designer italien reste fidèle à lui-même. On retrouve son goût pour les teintes saturées, héritage direct de ses années chez Valentino, où il inventa notamment le fameux Pink PP, ce fuchsia intense développé avec le Pantone Color Institute. Autre détail signature : les imprimés photographiques frontaux. Visages, fragments de scènes ou paysages nocturnes apparaissent sur pulls XXL et vestes, dont certains extraits directement de la saison 3 d’Euphoria. Sam Levinson a également participé à la conception du set du défilé — un univers visuel qui rappelle parfois, il faut bien le dire, l’esthétique très reconnaissable de Petra Collins.
Le casting et la pop-culture
Côté front row, la maison avait réuni une belle brochette de célébrités :
Hudson Williams, nouvelle coqueluche mode révélée par Heated Rivalry, mais aussi Naomi Watts, le nouvel ambassadeur de la Maison Harris Dickinson ou encore une partie du casting de la série I Love LA. Balenciaga poursuit ainsi sa stratégie récente : s’ancrer dans la pop culture et jouer la carte Hollywood.

Une collection séduisante… mais trop sage ?
De la collection émane une patte indéniablement poétique, presque romantique. Mais face aux propositions plus radicales d’autres maisons cette saison, elle paraît aussi un peu surannée. Pierpaolo Piccioli tente bien quelques clins d’œil aux générations plus jeunes (baskets sportswear, lunettes noires, imprimés narratifs) mais le résultat donne parfois une impression de déjà-vu. La collection est cohérente, élégante, extrêmement désirable… mais elle manque encore d’une relecture plus audacieuse des codes de Cristóbal Balenciaga. Et surtout, l’ombre de Demna plane toujours.

Son langage : proportions oversize, lignes sportswear, attitude apathique, ironique portée par une tribu trash et gothique, reste profondément inscrit dans l’ADN récent de la maison. Piccioli compose avec cet héritage plus qu’il ne le renverse.
Le pari Euphoria
Le partenariat avec Euphoria soulève aussi une question : la série est-elle encore vraiment dans l’air du temps en 2026 ?
Lors de sa sortie en 2019, la série de Sam Levinson incarnait une nouvelle génération et une esthétique révolutionnaire. Mais ces dernières années, la série a aussi été critiquée, notamment par certains anciens membres du casting comme Jacob Elordi, pour ses conditions de tournage et ses thématiques ou marquée par les controverses autour de leur actrice principale, Sydney Sweeney. Convoquer Euphoria aujourd’hui ressemble donc un peu à un coup marketing last minute, qui tente de raviver une hype déjà passée. Le “mismatch” entre Balenciaga par Pierpaolo Piccioli et Euphoria est d’ailleurs intéressant : Levinson a été accusé de misogynie dans ses projets récents (The Idol notamment), alors que le créateur italien n’a cessé de célébrer la beauté et la puissance féminine dans ses collections.
Le problème de la tribu
Au fond, la question est peut-être là. Demna avait réussi à créer une tribu. Un club presque culte, capable de transformer un sac plastique en objet de désir. Pierpaolo Piccioli, lui, cherche encore sa place dans cet écosystème. Sa vision est élégante, sensible, profondément couture, mais elle ne déclenche pas encore le même instinct d’appartenance. Les gens voulaient faire partie de la tribu Demna. Ils n’ont pas encore forcément envie d’entrer dans celle de Pierpaolo.
Résultat : une collection belle, solide, très ‘retail-ready’ et extrêmement bien exécutée, mais qui peine encore à écrire un nouveau chapitre radical pour Balenciaga.

